Logo de Facebook Logo de Twitter

Cliquez pour agrandir

Shakespeare

Livres

Il faudrait donc en acheter plus qu’on en lit... Ensuite il faudrait agrandir chaque pièce ou changer de maison chaque fois qu’on ne peut plus les entreposer... Solution annoncée: le livre unique... Des milliers de pages stockées dans le plus petit espace, grand comme un seul livre... Plus d’objet livre, plus de problème d’espace... Quel bonheur! Quelle tristesse!
Je me souviens d’une cave. Celle de ma voisine. Derrière un rideau qui évoquait une scène de théâtre, un fauteuil et une bibliothèque remplie de livres pour enfants. Pour moi qui n’avais que 8 ans et une dizaine de livres que j’avais déjà lus, c’était un gouffre, la forêt après avoir connu un jardin contenant trois arbres... Je passais des heures à les respirer, à les ouvrir, à la supplier de m’en prêter plusieurs à la fois pour que moi aussi, j’ai l’illusion d’en avoir plein à lire. J’en remplissais mes yeux, mon coeur dont le battement dans ces instants-là est une souvenir inoubliable. Aussi fort que le premier amant. Livres... L’ivre dort en moi. Cette ivresse de lecture ne me quittera plus. Elle fera grincer ceux qui ne lisent pas, sourire ceux qui me rejoignent, râler mes professeurs dont un plus crétin que les autres avait suggéré à mon père de me supprimer la lecture si je n’améliorais pas mon score en mathématiques. Réponse au paternel. Si tu me supprimes la lecture, je ne fais plus rien du tout en mathématiques. Je rends mes feuilles blanches jusqu’à ce que tu me laisses les feuillets écrits de ces histoires qui me fascinent. Je me souviens de son rire. Il n’avait jamais eu l’intention de suivre ce cruel avis. Il avait du respect pour mon amour des mots.
Je me fichais bien des livres qu’il fallait avoir lu. Comme la plupart des élèves, je me suis ennuyée en étudiant Proust à l’école. J’ai un souvenir ému d’Antigone où embarquée dans le texte de Jean Anouilh, je faisais pleurer ma classe. Et ce jour où furieuse je défendais en exposé Le silence de la mer de Vercors face aux rires étouffés de celles qui avaient décidé de n’y rien comprendre et de bouder la subtilité de cette dramatique rencontre amoureuse entre deux êtres en guerre. Et cet autre jour encore où m’étant dressée contre l’avis d’une prof de français qui nous infligeait des interprétations que je trouvais délirantes sur Les fleurs du mal, je me battai, comme l’homme de la Mancha, contre les moulins de la colle qu’elle m’infligea pour insolence. Elle crut me punir en me faisant copier au kilomètre ce Baudelaire qu’elle avait défiguré, et je passais les deux heures les plus délicieuses de ma vie à mettre mes pas dans les siens, à suivre le sentier de la volupté en éprouvant de l’intérieur les merveilles de ce poète inspiré. A partir de ce jour, je pris l’habitude de me coller moi même en recopiant les textes aimés comme si je voulais me les approprier.
Pour finir, bien plus tard, je décidai de les lire ces livres qui manquaient à l’appel et dont je savais qu’ils étaient des textes fondateurs. J’attendais l’ennui, j’y allais comme à la pendaison. J’avais trente ans et une comique envie de ne pas mentir en faisant semblant de les avoir lus mais pas de vraie envie. Plutôt un désir secret de les détester en toute connaissance de cause. Je repris donc La Recherche du temps perdu, entrai sur la pointe des pieds dans L’homme sans qualité, attaquai l’oeuvre d’Isidore Ducasse, osai l’Ulysse de Joyce... Quelle année mes aïeux ! J’en voulais plus encore à ces professeurs, à ces programmes d’école qui nous avaient ôté toute aspiration à la vraie lecture des bons textes au bon moment. L’amour était mouvant? Il y eut les livres: ils firent une ronde qui me garda éperdue et vibrante de reconnaissance envers le hasard de les avoir tous rencontrés cette année-là.

Share