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Couverture du livre Sur un nuage - Éditions PocheLe coeur sur un nuage

Ces deux recueils sont nés comme des enfants, du désir et du partage.
Je connaissais Sylvie la photographe et nous étions amies. Elle venait de quitter sa carrière d’avocate d’affaires pour devenir photographe… écrire avec la lumière. Je poursuivais mon chemin d’écriture sans avoir d’éditeur mais avec l’application de répondre aux petites voix qui me parlaient. J’avais commencé ma vie de journaliste dans les agences photo et c’est avec gourmandise que je regardais les ventres planètes que me montrait Sylvie, dans ses premiers clichés de femmes enceintes. “Elles sont magnifiques, tu devrais faire des textes pour accompagner ces images”, lui ai-je dit. Avec un sourire amusé, elle m’a répondu que j’avais déjà sous les yeux son écriture à elle, tout en m’invitant à me lancer à ses côtés.
Pendant des semaines, j’ai laissé défiler ces photos, m’imprégnant de leurs émotions, tandis que je retrouvais intérieurement ces moments où je n’avais pas de mots, trop submergée par ce que je vivais en mère chaque fois débutante pour mes bébés. Les paroles des femmes enceintes que j’avais accompagnées dans ces moments me revenaient. Celles de Sylvie bien sûr, mais d’autres, amies ou connaissances. Tout se mélangeait avec d’autres récits que je croyais enfouis, d’obstétriciens, de sages-femmes, de doulas, de pédiatres ou de puéricultrices que j’avais interrogés au fil de mes reportages. Mais seuls demeuraient cette fois, leurs sentiments d’êtres humains. Leurs mots de professionnels avaient disparu.
Les textes qui montaient doucement étaient des regards intérieurs. Comme les photos de Sylvie montraient l’enveloppe, la chair, la peau, les gestes, je me promenais au dedans. Je regardais mes enfants qui étaient maintenant entièrement dans ce monde, je voyais des hommes qui ignoraient toute une partie de ce que vivent leurs femmes dans ces moments intimes et parfois angoissants de donner la vie.
Sylvie me racontait les séances avec les mères. Ce n’était pas seulement des moments de pose avec une photographe, mais une relation libre et généreuse dans l’intimité du gynécée. Chacune de ces femmes, s’offrant au regard complice, faisait don de sa beauté, de ses doutes et de ses espoirs. Il est compliqué ce rapport à soi, à l’image qu’on a de soi quand le vécu intérieur ne rencontre plus notre reflet dans la glace. Il est vertigineux de vivre avec un être emboité, improbable de décrire vraiment cette sensation, de la superposer à ce corps double qui nous est étranger et nous donne l’impression de nous mirer dans une glace déformante. Une autre femme prend notre place le temps de vivre ces moments si étranges, une que nous ne connaissons pas et qui n’est jamais la même pour les différents enfants que nous mettons au monde.

Ces conversations fugaces ou profondes dont je n’avais que des bribes me hantaient. Elles racontaient le manque, la plainte d’une médicalisation toujours grandissante, le désir de nommer sans y parvenir. Elles disaient que la technique remplace la parole, que les spécialistes ont pris la place ancestrâle de ces femmes qui formaient autrefois un cocon bienveillant pour nous rassurer. Nous avions choisi Sylvie et moi d’accoucher à la maison, de retrouver cette douceur enfuie et cette force perdue dans les dédales de notre évolution technologique. Avec nos sept enfants à nous deux, nous sentions dans ce travail créatif tout l’amour et toute la tendresse que nous voulions offrir aux hommes et aux femmes qui faisaient des enfants. Un espace humain pour ressentir que venir au monde, c’est encore possible dans une lumière naturelle. S’incarner, ce n’est pas rien.
Ce qui était en train de naître-là était un mystère. Ces incantations, ces chants, ces murmures, j’avais été incapable de les formuler moi aussi quand je vivais ces moments. D’où venaient ces images témoins, ces mots à dire à voix basse, dans le vacarme assourdissant de notre modernité et de ses injonctions incessantes ?
Dans cette bulle où nous étions en train de rejoindre les neufs mois universels de la conception d’un être, tout devenait intemporel, essentiel, fluide.

Couverture du livre Le cordon de soie Trois mois avant que je ne rencontre Hubert Nyssen et la maison Actes Sud, les textes sont arrivés un soir, dans un seul souffle pour accompagner ces images que je regardais chaque jour. Quand j’ai montré notre travail à Hubert Nyssen qui allait publier mon roman La vie d’une autre, il y a immédiatement vu des histoires de passage, ce que sans doute nous avions conçu sans y prendre garde, puisqu’il appartient toujours aux femmes d’accompagner ceux qui arrivent et ceux qui s’en vont.
Nous avions partagé avec René Frydman tant de tournages avec des mères. Son nom s’est imposé quand nous avons pensé à une préface où notre travail créatif serait dans le regard d’un homme. Comme nous l’avons fait plus tard à Aldo Naouri pour Le cordon de soie, nous avions envie d’offrir un espace où les mots d’un mèdecin mais aussi père et homme, soulignaient notre sensation commune: être toujours démunis devant le mystère de la vie. Ce livre intime, nous l’imaginions entre les mains de femmes enceintes, offert entres amies, transmis par des mères ou belles mères, et lu sous le manteau par des hommes que les secrets féminins de cette période intriguent.
Nous avons tant besoin de poésie sans le savoir. Les émotions qui nous gouvernent et que la vie nous oblige à mettre à distance ont soif de mots. Ce premier recueil, Je porte un enfant et dans mes yeux l’étreinte sublime qui l’a conçu se promenait le plus souvent au rayon de la pédiatrie entre deux livres de conseils d’obstétriciens et il faisait bien d’être là, comme un antidote à la peur de savoir.
Couverture du livre Je porte un enfant et dans mes yeux l'éteinte sublime qui l'a conçuMais à notre grande surprise, il était aussi acheté par des femmes dont les bébés de cinquante ans ignoraient à quel point ils avaient marqué leurs mères. Elles venaient timidement me confier que ces moments uniques et inoubliables valaient bien qu’on leur consacre quelques pages, reflets des cicatrices de leur coeur. Il est difficile d’avouer l’émerveillement que nous procure cet évènement d’une grande banalité. Vu le nombre de naissances par an dans le monde et les milliards d’humains déjà disparus, on est timide devant cet évènement qui n’en reste pas moins atomique dans la vie d’une femme.
Avec le temps, je sentais que ce lien tissé quand l’enfant est encore à l’intérieur de soi restait inachevé. Une jour le bébé apparaissait, et pendant trois semaines, il était ce nouveau né, pas encore un bébé et plus du tout un foetus. Un autre lien naissait avec l’arrivée de l’enfant. Les mots se sont mis en marche et les textes du Cordon de soie sont arrivés sans gestation avouée. Je les ai donnés à Sylvie. Je n’avais pas de demande de notre maison d’édition, aucune certitude que ce deuxième opus leur plairait et surtout pas l’envie d’occire une impulsion de création en la liant à un refus possible. Ce n’était pas la suite, c’était l’autre moitié du coeur d’une mère : le voir, le toucher, après l’avoir deviné, ressenti.
Pour Sylvie cela représentait beaucoup de temps à consacrer à ces poses. Rechercher de nouvelles mères, qui accepteraient de partager l’intimité de ces trois premières semaines, n’était pas simple. Mais elle avait le même sentiment que moi. Il fallait continuer ce travail créatif, capter ce que les pères devinent une fois la porte passée, le matin, quand ils partent laissant dans leur bulle la femme et l’enfant.
Quand tout fut fini, je montrai ce nouvel ensemble à Actes Sud et ils furent d’avis qu’il était bien le jumeau de l’autre. Puis comme le premier recueil, celui-là a quitté ses auteurs. Ces deux petits livres ont fait du chemin : lus à haute voix dans les cours de yoga des femmes qui allaient accoucher, transmis par les libraires, secrètement parcourus par les hommes qui parfois nous écrivaient pour dire leurs émotions… Bref, ils ont suivi leur voie.

Quand les éditions du Livre de Poche nous ont proposé d’accueillir ces deux recueils pour n’en faire qu’un, nous avons su que ces voyages de mères allaient continuer. La perception de ces moments uniques, leur poésie, leur profondeur et l’empreinte qu’ils laissent dans nos coeurs, constituent à la fois ce que nous sommes et ce que nous aspirons à être. Avoir la chance de donner à lire et à voir ces instants intimes au plus grand nombre est un cadeau.
Dans la courbe d’un geste, le regard capté, j’ai retrouvé les mots des sages femmes: Ces enfants du XXIe siècle ne sont pas tout à fait les mêmes. Depuis quelques années, nous mettons au monde des volées d’archanges de combat. La phrase de l’écrivain italien Erri de Luca s’est alors imposée:

La poésie est pour nous la forme de combat de la littérature.

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