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Index de l'article
Le film et son équipe
Tournage de La vie d'une autre
Le film d'une autre
Interview de Sylvie Testud
Interview de Juliette Binoche
Interview de Mathieu Kassovitz
Toutes les pages

 

Voici l'affiche de La vie d'une autre

La sortie, est prévue le 15 février 2012.

 

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Affiche du film La vie d'une autre de Sylvie Testud La comédienne/réalisatrice et auteur Sylvie Testud qui a écrit l'adaptation du roman de La vie d'une autre s’était déjà essayée à la réalisation en 1998 dans le court métrage Je veux descendre, qui mettait en scène Elodie Bouchez.

Réalisatrice - Sylvie TESTUD
Scénario et dialogues - Sylvie TESTUD
D'après le roman de - Frédérique DEGHELT
Publié chez - ACTES SUD
Produit par
- Emmanuel JACQUELIN
- Michèle & Laurent PETIN
- Emmanuelle LACAZE
Image - Thierry ARBOGAST
Montage - Yann MALCOR
Son - Pierre GAMET
Costumes - Emmanuelle YOUCHNOVSKI
Décors - Christina SCHAFFER
Casting - Gérard MOULEVRIER
Musique - André DZIEZUK
Une coproduction
- DIALOGUES FILMS - ARP - NUMERO 4 PRODUCTION - PAUL THILTGES DISTRIBUTION - SAGA FILM

MARIE SPERANSKI - Juliette BINOCHE
PAUL SPERANSKI - Mathieu KASSOVITZ
JEANNE - Aure ATIKA
DENISE - Danièle LEBRUN
DIMITRI SPERANSKI - Vernon DOBTCHEFF
ADAM SPERANSKI - Yvi DACHARY-LE BEON
MAITRE VOLIN - François BERLEAND

La vie d'une autre: Bande Annonce VF

                                                                        

Le DVD du film est sorti le 23 Juin.

Retrouvez les dates des avant-premières en présence de Sylvie Testud dans les différentes villes de France

 

 


Tournage de La vie d'une autre

 

 

 

La vie d'une autre: Making of

            

 

 


La vie d'une autre: Making of

                                        
                                        

 
C’est ma semaine de cinéma. Je suis à Cannes, je vois des films. Rien n’est aussi beau au Festival du film que cet instant où se fait la montée virtuelle de cet escalier rouge sur l’écran. Ces instants qui précèdent parfois une heure ou deux d’un chef d’oeuvre en images et sons. Les paillettes, les créatures et la superficialité des à-côtés du Festival n’existent plus. Je les oublie dès que je suis dans le noir face à l’écran. C’est une magie, un sentiment très pur d’enfant qui est au spectable que l’on ressent à ce moment-là. Je suis sortie sur un nuage du film The artist… Muet et en noir et blanc ! Le vieux cinéma remis au goût du jour a de l’avenir. En prenant le train pour rentrer à Paris, je relis le scénario de La vie d’une autre, mon roman adapté par Sylvie Testud. La première fois que je l’ai lu, je découvrais les changements de l’histoire, je suivais la logique du film, je prenais la mesure des acteurs. Je n’arrivais pas à voir Marie avec le visage de Juliette Binoche. En lisant le scénario, c’était Sylvie que je voyais, sa voix que j’entendais. Cette fois je rentre vraiment dans les scènes. J’imagine les décors, je souris à ce qui vient de son imagination. Mon roman devient son film, et c’est bien ainsi. Il me tarde d’être à demain, être une petite souris sur le tournage. Il me tarde de voir enfin les scènes “en chair et en os”.
J’ai reçu la feuille de route du tournage de demain. Les différents lieux des différentes scènes tournées dans la rue, les extraits du scénario concerné. Quand je travaillais comme journaliste pour “Comme au cinéma”, j’allais souvent sur les tournages pour faire des reportages. Cette fois, je n’aurai pas de caméra et serai simple observatrice.
Quand j’arrive au jardin du Luxembourg, je repère immédiatement la petite zone délimitée autour du bassin; caméra, combos, caisses une vingtaine de personnes. Sylvie Testud est là avec un chapeau de paille et converse avec Juliette à propos du plan suivant. La coincidence est troublante. Cette scène-là existe dans le livre. Marie essaye de comprendre où elle en est de sa vie en lisant son courrier, ses relevés de banque et autres paperasses sensés la renseigner sur l’actualité de son existence. Dans le roman, la scène ne se déroule pas dans un parc ou à l’extérieur mais dans l’appartement de Marie. Or cette scène, je ne l’ai pas seulement écrite, je l’ai aussi vécue. En rentrant de l’école où je venais de déposer mes enfants, j’ai essayé de chercher dans mes papiers pour savoir ce que l’on peut y découvrir pour peu qu’on veuille imaginer qu’ils nous sont étrangers. J’ai eu besoin pour que ce soit vraisemblable de prendre des exemples concrets. C’est donc très émouvant de voir une autre incarner cette scène vécue, puis écrite. Je passe la journée sur le tournage. “Tu ne vas pas assister au tournage sans rien faire”, me glisse Sylvie en riant à un moment de l’après-midi.
Me voilà donc embarquée au bras d’un jeune homme pour être figurante et passer sur le trottoir en croisant Juliette. Si j’ai aimé son scénario, je découvre maintenant Sylvie Testud dans son rôle de réalisatrice. Elle voit tout, surveille tout. On dirait qu’elle a toujours fait des films de ce côté-là de la caméra. Elle sait ce qu’elle veut, elle est prête à courir dire aux passants qu’ils sont dans le champ et qu’ils doivent se mettre ailleurs si son intervention permet que ce soit plus rapide et plus efficace. Simple, accessible, nature, drôle, voilà une femme qui ne se prend pas au sérieux mais prend très au sérieux ce qu’elle est en train de faire.

Je le sais pour l’avoir déjà vécu, on sait tout de suite sur un tournage quand un réalisateur a des difficultés avec son équipe technique, quand il n’est pas respecté ou quand il soumet les autres à des pressions désagréables. Ici, rien de tout ça. Sylvie Testud mène son tournage, règle les problèmes de lumière avec son directeur photo et se concentre sur le jeu des acteurs.
Juliette Binoche court sous les arbres en petite robe à fleurs. Paris est magnifique, il y a des reflets d’or sur les feuilles très vertes. Coupez dit Sylvie, c’est super on dirait du Rohmer ajoute-t-elle en riant. Mais on sent qu’elle ne cesse jamais de mettre une distance amusée entre ce qu’elle fait et le talent que ça exige. La prétention ce n’est pas son truc.
Je suis contente d’être là et suis traversée par des dizaines de pensées. Je ressens l’urgence que j’ai éprouvé en écrivant ce livre, les moments où j’avais mal au poignet alors que j’avais écrit vingt-cinq pages dans la journée. Je revois les scènes difficiles qui me faisaient pleurer. Je repense au moment où j’attendais des réponses des éditeurs. Je me souviens de l’avoir collé au fond d’un tiroir avec rage, ce manuscrit dont personne ne voulait. Et je repense avec émotion à notre conversation par courriel avec Hubert Nyssen, quatre ans plus tard. Je connais encore par coeur sa réponse après avoir lu les trente première pages du roman:

Avant toute chose, vite, au secours, par pitié... Envoyez-moi la suite de La vie d’une autre ! J'en ai dévoré les premières pages, c’est drôle en même temps que c’est émouvant et singulier, l’écriture sert le récit comme une rivière suit le relief et contourne les obstacles. Je suis dans la curiosité, l’angoisse et le plaisir. Si le reste est à l’avenant je vous accueillerai avec bonheur dans ma collection “un endroit où aller”

Tout me revient avec force et fracas et maintenant que je suis là entre l’actrice et la réalisatrice du film de mon roman, j’ai l’impression d’être dans la vie d’une autre.

Le film de La vie d’une autre sortira le 8 février 2012


Juliette Binoche et Mathieu Kassovitz sur le tournage du Film La vie d'une autre

Le film d’une autre

 

Je dois visionner le film adapté de La vie d’une autre. Projection privée dans les locaux de L’ARP. Pendant le week-end que je passe à Aix en Provence pour deux rencontres/signatures, je reçois un message de la productrice qui me propose d’assister à une projection lundi à midi.
Quand j’arrive, elle est déjà là; souriante, mais sans doute un peu tendue. Dans la salle de projection, de beaux canapés Club en cuir nous attendent. Cela me rappelle le ciné 13, la salle de cinéma de Claude Lelouch, dans le 18ème, ma salle préférée.
Gilles Jacob, président du festival de Cannes et très proche de Juliette Binoche, est venu en ami pour découvrir le film. Il se met devant nous, seul. La productrice est à ma droite, et pendant la projection, je sens son regard que je devine inquiet dans ma direction.
J’ai tout le temps pendant le générique de début de me répéter que c’est incroyable et doux d’être là. Je vais voir cette histoire que j’ai rêvée et qui a déjà, sur l’écran blanc de ma page, revêtu tant de visages et de scènes, aussitôt balayées et remplaçées par d’autres.
J’aime profondément le cinéma et je ne viens pas voir mon livre, ni ce qu’ils en ont fait. Non je n’ai pas peur, comme me le demandent mille fois les lecteurs lors des rencontres. Peur de quoi? Que l’on ait changé mon histoire? Je l’espère car si elle était trop fidèle, ce serait un fort mauvais film. L’ego de l’auteur blessé qu’on ait touché à sa sacro sainte inspiration mise en mots, très peu pour moi! Je viens voir un film dont je connais très bien l’histoire, qui pendant un temps, fut la mienne, puis devint celle des lecteurs, pour enfin atterrir dans les bras de Sylvie Testud.
Ce qui pourrait me faire peur, c’est de visionner un film qui a perdu l’intensité de la trame narrative. Mais j’ai lu le scénario de Sylvie, je sais ce qui a disparu, ce qu’elle a ajouté, la colonne vertébrale de l’histoire reste là, ce qu’au cinéma, on appelle le pitch.
Une femme perd une partie de sa mémoire, les années qu’elle a vécu avec son mari pour retrouver l’innocence de leur première nuit et sauver son histoire d’amour.
Déjà, à la lecture du scénario, j’ai deviné une belle trahison. En s'appropriant le livre d'un autre, comme l'écrit Jean Tulard, dans son charmant Dictionnaire amoureux du cinéma (Plon), «le réalisateur dépose ses propres obsessions comme le coucou dépose ses œufs. J’aime l’idée d’une réalisatrice qui aurait posé ses œufs dans mon nid. Mais je n’ai encore rien vu et après avoir apprécié le talent de la scénariste, tout dépend de ses talents de réalisatrice, ce qui fait le charme des beaux films quand ils ressemblent à ce qu’ils racontent… Les mouvements de la caméra, la lumière, la façon dont les scènes se succèdent, la faculté des acteurs à nous faire croire qu’ils n’ont jamais été quelqu’un d’autre que cette Marie et ce Paul jetés dans cette histoire-là.
Juliette Binoche hérite elle d’une double difficulté: elle est une héroïne propulsée dans une histoire qui n’est plus la sienne mais celle de son passé oublié… Elle doit jouer tout en décalage, être paumée dans son propre rôle et rendre crédible une amnésie de 12 ans d’âge. Elle est à la fois l’âge auquel elle se croit, l’âge qu’elle a et celui qu’elle tente de récupérer.
A l’époque où je voulais savoir si cette histoire était possible alors qu’elle était déjà écrite et sur le point d’être publiée, j’eus la chance de faire pour France 5 une émission sur la mémoire. J’avais invité Hubert Nyssen, mon éditeur, comme invité d’honneur. Je supposais à juste titre que ce grand écrivain, grand éditeur serait un excellent candide pour interroger les spécialistes du cerveau et les renvoyer aux méandres de la mémoire sorcière. (L’ai-je vécu, écrit, perverti? Ce qui m’en reste, est-ce le vrai souvenir, le souvenir de ce que j’ai écrit, ou la vérité de ce que j’ai vécu?)

Tandis que nous marchions vers la salle maquillage où se trouvaient les scientifiques invités, je lui demandai: peut-être pourrais-je leur raconter l’histoire de La vie d’une autre afin que je sache enfin si c’est possible de perdre la mémoire sans rencontrer un trente-huit tonnes? Il me regarda en riant. On s’en fiche, c’est vraisemblable. C’est ainsi qu’il m’énonca une des vérités premières du travail des romanciers. Freiner des quatre fers pour que nos histoires aient l’air vrai, et soient donc assez loin d’une réalité qui défie la fiction de ses invraisemblances. Je n’aurai pas l’insolence de citer quelques affaires récentes qu’aucun scénariste ou écrivain n’aurait imaginées par peur d’être taxé d’auteur barré à l’ouest!

Je l’appris ce jour-là, bien après l’avoir écrite puisque je n’avais pas pu me résoudre à faire une enquête pour le savoir: l’histoire de La vie d’une autre était possible. On pouvait perdre quelques années, voire toute la vie avec à un seul choc psychologique, à condition que les années oubliées aient du sens dans la perte. On me signala quand même que ce serait un sacré cas pathologique! Dans le cas de Marie, j’avais inconsciemment respecté cette règle puisqu’elle avait oublié la totalité de sa vie avec son mari pour n’en garder que leur première nuit.
Un bon point pour le hasard, mais comme le dit Paul Eluard, il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous.

Aujourd’hui j’ai donc rendez vous avec l’histoire mise en images de Sylvie Testud, l’histoire d’une autre…
Comédie ou drame? Comédie, si l’on a le sens de l’humour noir. Drame avec quelques moments comiques. J’admire le jeu de Juliette Binoche, son désarroi, ses essais vains pour s’adapter à cette situation effrayante. Elle a l’air hors de son corps. J’allais écrire: je la comprends, je l’ai vécu. Mais ce n’est pas vrai! Cette situation, je l’ai seulement écrite, ressentie. Cela m’a traversée.

Le film me séduit, l’appartement dans lequel se réveille Marie est somptueux, froid effrayant.
Devant cette femme innocemment amoureuse et minaudante, Mathieu Kassovitz est distant, hostile; malheureux aussi quand il n’est pas devant elle. Tout le temps de la projection, je me dis qu’on ne sait jamais où va se diriger l’histoire, ça ne ressemble à rien de classique. Marie se débat comme elle peut, apprend les choses et rame pour essayer de tirer un sourire à Paul dont elle ne sait rien et qui semble avoir réglé son comportement sur les années qu’ils ont traversées ensemble et sur lesquelles Marie n’a aucune information. Cette fille Jeanne déjà proche de lui quand ils se sont connus est toujours là, inquétante, proche de lui… Maitresse? On ne sait pas, mais Marie, a tellement de choses à reprendre en main qu’elle ne peut rien empêcher.
La lumière du film est magnifique, tout est beau, perturbant pour le regard. Le luxe dont est entourée Marie et qui lui tire des fou rires nerveux est écrasant. Il martèle la femme qu’elle est devenue et dont elle cherche le reflet dans le regard de ceux qui l’ont connue.
La scène de fin que je devinais très émouvante à la lecture du scénario l’est plus encore avec le choix de la réalisatrice et le jeu subtil des acteurs. Elle a réussi à me faire pleurer et apparemment je ne suis pas la seule dans la salle! Quel talent cette femme!
Merci chère Sylvie. C’était ma première fiction publiée, c’est votre premier film.

 


 

Le film La vie d’une autre

 

 

Sylvie Testud - Réalisatrice du film La vie d'une autreInterview de Sylvie Testud

 

LE LIVRE
Au départ, il y a ma rencontre avec deux jeunes producteurs désireux de produire leur premier long-métrage. Ils adoraient ce roman de Frédérique Deghelt et m’ont demandé de le lire. Ils m’ont également transmis un premier traitement de quelques pages. J’ai lu le roman, puis le traitement. C'était une adaptation au sens premier du terme. Il suivait l'ordre du texte.Un roman à filmer. Je me suis lancée dans l’écriture sans me demander si j’allais y arriver, le jouer, le réaliser. Tout était ouvert. En l’écrivant, je suis tombée dedans. J’étais en province, en tournage, dans un endroit calme. J’ai écrit un premier traitement en une dizaine de jours, intensément.

L’ADAPTATION
Le livre s’interroge sur ce qu’on devient une fois adulte. Que penserait l’enfant que j’étais de la femme que je suis devenue ? Dans le livre l’héroïne est une victime. Si elle est triste, c'est par la faute des autres. J’ai pris une option différente. J'aime l'idée qu’on est responsable de ce qu’on fait de sa vie, qu'on ne la subit pas. Je ne parle pas de la chance ou des déboires qu’on peut rencontrer,mais le respect, la sympathie que l’on inspire aux autres et l'envie qu'ils ont de partager avec nous, j'ai envie de croire que ça dépend de chacun. Cette héroïne, à qui la vie a beaucoup souri dans un premier temps, je voulais qu’elle soit responsable d'elle-même, de ce qu'elle devient. Donc, au lieu qu’elle soit une femme au foyer qui s’ennuie, l’épouse passive d’un homme riche qui la trompe, j’ai inversé les situations. J’ai pris le rôle du mari et je lui ai donné à elle.

Juliette Binoche et Mathieu Kassovitz dans le film La vie d'une autreLE COUPLE D'ACTEURS
En écrivant, je me suis vite rendue compte que mon personnage, Marie, avait une stature différente de la mienne. Plus j'allais écrire,moins ce serait pour moi, j'en ai été convaincue dès les premières séquences. L'idée d'une femme belle, mature et accomplie se précisait. Une femme qui impressionne au premier regard, une autorité naturelle qui ne nécessite aucun effort pour se faire entendre. Une femme fatale en quelque sorte. La difficulté était que Marie devait dans un premier temps avoir cette assise et en même temps, elle devait avoir gardé son côté juvénile, de jeune femme en devenir. Si j'ai encore ce côté juvénile, il me manque le côté fatal. L’aurai-je un jour? Je l'espère. Pour l'instant...

J'ai continué à écrire. Plus j'écrivais, plus j'avais le sentiment d'écrire pour quelqu'un. Comme si je la connaissais, qu'elle existait quelque part. C'est alors que le visage de Juliette Binoche s'est imposé. J'écrivais pour elle. Sans le savoir, elle m'aidait à construire ce personnage. Elle a guidé mon écriture. En dehors du fait qu'elle est pour moi une de nos meilleures actrices, Juliette a ce côté femme fatale, mais elle garde en même temps une part d'enfance que l'on voit surgir dès qu'elle sourit. On devine l’adolescente. La jeune fille qu’elle a été n’est jamais loin.

La première version s'est faite assez rapidement. J’avais donné le ton, établi l’ambiance, le style, le rythme. J'ai alors décidé de l'envoyer à Juliette. Je me suis dit et j'ai dit aux producteurs: “Si elle refuse, j’abandonne le projet”. Juliette l’a lu en 24 heures. Je jouais au théâtre Edouard VII. Elle avait laissé un message pendant que j’étais sur scène. Je l’ai rappelée de ma loge. On s'est laissé des messages. Je devenais folle. Je ne pouvais plus attendre. Quelle était sa réponse? Je l'ai rappelée tard le soir. Quand elle m'a donné son sentiment: “Tu dois retravailler, mais je suis d'accord” j'étais face à la Tour Eiffel (déjà très présente dans mon scénario), j'ai pensé rêver. Je ne m'étais pas trompée. Bien qu'elle ait une carrière déjà forte, elle parlait avec spontanéité. Elle était gaie et enthousiaste. Elle m’a demandé à qui je pensais pour jouer son mari. Je n’ai pas réfléchi longtemps. Il fallait un homme qui, à l’inverse d’elle, ait l’air d’un gamin, mais avec aussi de la maturité, de la force.

Mathieu Kassovitz, avec ses baskets et son sourire de gosse, a une dégaine d’ado mais c’est un mec qui a de la puissance, de l’aplomb, beaucoup de charisme. Je l’avais croisé une fois dans un audi de post-production, avec mon chien. J’avais un boxer très mal élevé. Mathieu qui adore les chiens était passé et s'était amusé avec lui. Quand il était parti, mon chien avait hurlé qu'on lui rende son ami… Tout le monde me disait que Mathieu n’avait pas envie de jouer.C'est pourtant l'acteur que je préfère depuis longtemps, je l’ai appelé quand même. Second miracle : lui aussi a lu en 24 heures. Je me souviens de ce coup de fil où il m’a dit : “Je décolle”. Moi aussi j'ai décollé. Je crois bien que je suis devenue dingue pendant la semaine qui a suivi à l'idée de ce couple idéal que formeraient Juliette et Mathieu.

LES EMBUCHES
Huit mois plus tard. J’avais écrit une nouvelle version. Juliette était en tournée pour son spectacle de danse. Mathieu préparait son film. A son retour, Juliette est déçue par cette version, elle ne fera pas le film. Je suis détruite, je n’y crois plus, je ne me bats pas. J’annonce la nouvelle à Mathieu. Il m’explique que cela arrive, souvent. Lui-même a dû se battre, convaincre un acteur pour l'un de ses films.Un refus n’a que le poids qu’un réalisateur lui donne, rien n’est perdu… Finalement ce sera moins simple que prévu. Le cinéma, ce n'est pas simple, pas souvent. L’hiver passe. Juliette remporte le prix d’interprétation à Cannes. Je suis heureuse pour elle, et nostalgique. J'aurais aimé tourner mon film. Puis elle m'invite un soir, demande à relire le scénario. Cette fois, elle dit oui.

Puis déroutée par les exigences du partenaire que les deux producteurs ont choisi, encore une fois le film manque de ne pas se faire. Je veux travailler avec Michèle et Laurent Pétin. Ils m’ont donné ma chance lorsqu’ils ont produit “Les Blessures Assassines”. Nous avons fait “Les Mots Bleus” ensemble. Ils m’ont offert un rôle dans “Vengeance” de Johnnie To. J’ai confiance en eux, j'aime les films qu'ils choisissent, ils sont passionnés par le cinéma. S'ils aiment mon scénario alors je veux travailler avec eux. Ils adorent le scénario, rencontrent les jeunes producteurs et relancent le projet. Grâce à eux, le film démarre enfin. Je me sens soulagée d’un poids. Nous sommes en harmonie. Je n’ai plus l’impression de travailler pour quelqu'un d'autre, mais avec des partenaires. Je peux y croire en reprenant l'écriture.

UNE ACTRICE QUI RÉALISE
Quand on est à l’initiative d’un projet, il faut ensuite communiquer son imaginaire aux autres.On est seul mais on fait le film à plusieurs. Et si on ne parvient pas à expliquer l’indicible à ceux avec qui on travaille, c’est peine perdue. Il faut avant tout savoir s’entourer. J’ai eu le directeur de la photo que je voulais, l’ingénieur du son que je voulais. J’ai eu un cadreur, un premier assistant, une scripte, une équipe vraiment formidable.Au bout d’un moment, je n’avais même plus besoin de leur expliquer ce que je voulais, ils l’anticipaient. C’est devenu leur film aussi.

Réaliser un film m’a beaucoup appris sur le métier d’acteur. Chacun a son propre fonctionnement. Certains ont besoin de beaucoup discuter, beaucoup préparer, d'autres non. Quand on est acteur, on n’a pas à chercher le fonctionnement de l'autre. On dit souvent que travailler ensemble c'est “mettre le dictionnaire à la même page”. Il faut qu'un mot ait le même sens, la même émotion pour chacun.C'est au réalisateur de trouver ces mots. C'est ce qu'il y a de plus dur !!! L’acteur guette “la petite lumière” dans l’oeil du réalisateur, je l’ai écrit dans mon premier livre. On a envie de voir dans l'oeil de celui qui reçoit toute l'émotion que l'on a ressenti.C'est une grande frustration lorsque l'on a l'impression que le réalisateur ne prend pas la mesure de l'effort fourni. Réaliser m'a permis de changer cette donnée. Il m'est arrivé de louper certains moments que j'ai vus par la suite aux rushes. Il m'est arrivé de sauter de joie, et puis non, cette émotion-là, le film n'en avait pas besoin. Même si elle était belle, même si... Les moments d'émotion ne s'additionnent pas forcément. Il peut leur arriver de s'annuler.

LE PLATEAU
Je ne me suis pas posée la question de la légitimité. Je vis dans le moment présent, sans me projeter dans le suivant. Derrière mon combo, j'ai flippé fort avant le premier “action” et puis je ne me suis plus posée de questions. Mon assistant demandait le silence, je demandais le clap et l'action.Mon angoisse était plutôt de me laisser embarquer par la folie d’un tournage. J’avais peur de m’égarer, de me laisser porter par l’émotion ambiante et l'esprit de groupe. J’adore ça, rigoler ! J'adore ça, discuter pendant des heures ! Mais tu ne peux pas.Tu dois tout le temps penser à ton cahier des charges et ne pas t’abandonner ni à la beauté de l’instant ni à l'amitié festive.Tu dois rester l’instigateur de ton plateau. Les acteurs sont comme des enfants. Le metteur en scène fait office de parent. J'ai essayé d'être la moins mauvaise mère possible.Un acteur doit pouvoir être libéré de la construction de l'histoire, de sa continuité. Il doit pouvoir se trouver dans l'instant, dans le jeu. C’est le réalisateur qui doit construire le personnage sur la durée et rappeler à l’acteur son passé quand ce sera le moment pour lui de s’en souvenir. Mais la pépite, le miracle, le moment insignifiant qui devient soudain bouleversant, seul l’acteur peut le faire naître, c'est ça que nous cherchons tous. J’ai fait très attention à expliquer sans jamais mimer, je ne voulais pas que les acteurs se sentent dirigés par une “actrice”. Surtout quand on a à l'esprit que Juliette a été dirigée par les plus grands ! Parfois c’était difficile de ne pas montrer. Je suis quelqu'un de physique. Les mots me manquaient parfois pour expliquer une intention, un geste. J'ai essayé d’inventer d'autres façons de faire ressentir. Mon côté italien a dû ressurgir; j'ai rarement autant parlé avec les mains.

Juliette Binoche et Mathieu Kassovitz dans le film La vie d'une autre

LE MONTAGE
C’est l’étape que je redoutais le plus. S’enfermer pendant des semaines avec quelqu’un d’autre, avec des horaires à respecter, c’est une façon de collaborer que je n’avais jamais expérimentée. En fait quand on écrit et qu’on réalise un film, on fait trois films successifs. Il y a le film que tu écris, puis le film que tu tournes et au montage, il y a le film que tu réécris. Pour ce faire, tu disposes de tout ce que tu as filmé, ce qui fait beaucoup de combinaisons possibles. La méthode qui s’impose très vite est frustrante.On pose une scène, on la sait imparfaite, il faut pourtant la laisser de côté et passer à la suivante, en sachant qu’il faudra y revenir. C’est dangereux, on peut sans doute devenir fou et passer une année à jongler avec tout le matériel qu’on a tourné, essayer toutes les combinaisons… C’est très difficile de lâcher, de se dire : ça y est, le montage est terminé.A l’écriture, tu fais tout toute seule : les dialogues,mais aussi le rythme, la lumière, le son, la déco…Et bien au montage, tu retrouves un peu de cette toute puissance. C’est au montage aussi que tu comprends que ce que te disait la scripte sur le plateau et que tu refusais d’entendre : “Ce que tu adores, là, ne sera jamais raccord avec ce qui a été fait il y a quinze jours”, était parfois insupportable, mais vrai…

LE FILM
Enfin, tu arrives à la quatrième, l’ultime étape : le film fini, que tu découvres enfin, à la fin du mixage.Quand tu n’as plus rien à gérer, quand tu ne peux plus rien faire pour ton film et que tu peux enfin le regarder, calée dans ton fauteuil et non plus penchée vers l’écran, prête à bondir pour corriger une erreur, une défaillance.Cette fois, c’est ton film que tu regardes. Et là, tu t’aperçois à quel point ce quatrième film, celui que tu as écrit, réalisé, monté, combien ce film enfin terminé, grâce à tes acteurs, ton équipe et les multiples contraintes que tu as eu à gérer, combien, à l’arrivée, ce film te ressemble…

 

 


 

Le film La vie d’une autre

 

 

Juliette Binoche dans La vie d'une autreInterview de Juliette Binoche

 

LE SUJET
A la lecture, j’ai tout de suite trouvé l’idée de départ formidable. Qui étions nous il y a quinze ans ? Qu’est-ce qu’on a gagné, perdu, renforcé, fragilisé ? C’est une question fantastique à poser comme sujet de film. Quand j’ai lu la première version du scénario, je n’ai pas cru à l’histoire qu’on me racontait. Sylvie a retravaillé pendant quelques mois. Et en lisant cette nouvelle version, j’ai vu que, cette fois, elle avait accompli le parcours. Elle était allée au bout de son idée. Et Marie existait pleinement.

MARIE
Pour incarner Marie, il faut sans arrêt jouer en parallèle deux états tout à fait opposés. D’un côté, elle est égarée dans un labyrinthe intérieur, avec des moments de panique intenses et assez tragiques. C’est exactement comme la panique qu’on a pu éprouver, enfant, quand on se perd quelques secondes dans un rayon de supermarché. Une peur totalement insupportable. Sauf que Marie éprouve cette panique à propos de sa vie d’adulte. Elle se réveille, elle ne sait pas où elle vit, ni avec qui, c’est extrêmement paniquant. Mais par-dessus tout cela, elle se retrouve dans des situations presque rocambolesques, burlesques, de comédie légère, des situations extrêmement drôles vu la situation folle dans laquelle elle est. Elle sort dans la rue, ne sachant pas où elle habite, elle a un corps de femme qui n’est plus le sien, une tête qu’elle ne reconnaît pas, une robe de petite fille. Elle est perdue. Il faut donc la rendre à la fois ridicule, humaine, touchante et drôle. J’ai eu un plaisir fou à l’incarner. C’est clairement un des plus beaux rôles que j’ai jamais joué.

PAUL ET ADAM
Le rôle de Marie étant très intense, je devais sans cesse rester concentrée, ce qui m’isolait un peu de la vie de l’équipe.Donc quand Mathieu Kassovitz est venu nous rejoindre, j’ai été ravie qu’il arrive. Je me suis dit : “Ouf, j’ai enfin un partenaire qui va rester plus longtemps que deux jours avec moi !”. C’est un acteur de rêve, qui n’oublie jamais le réalisateur qu’il est avant tout. Avant les plans, il demandait : “On est au combien, là ?”. Il sait parfaitement comment jouer en fonction de l’objectif utilisé. Il aime aussi aller voir au combo ce qu’on a filmé. Moi je refuse d’aller voir, c’est une question de principe. Yvi, qui joue le rôle d’Adam, est un enfant rapide, intelligent, timide aussi. Comme il n’aimait pas qu’on l’embrasse, qu’on le touche, j’ai dû m’adapter à lui. Nos rapports ont évolué pendant le tournage, il s’est ouvert et c’était très touchant pour moi de partager ça avec lui.

SYLVIE TESTUD, RÉALISATRICE
Sylvie est une battante. Elle a la joie du tournage. Sa rapidité d’esprit est également physique. Elle court dans tous les sens. Elle a besoin d’être exactement là où ça se passe. Elle aime contrôler le cadre, choisir ses plans. Elle était très à l’aise avec son équipe, qui était incroyablement soudée, hypra rapide et très solidaire du film. Avec moi, elle a su trouver un équilibre entre ce que j’avais envie d’exprimer et ce qu’elle avait imaginé.

 


 

Le film La vie d’une autre

 

 

Mathieu Kassovitz dans La vie d'une autreInterview de Mathieu Kassovitz

 

PAUL ET MARIE
J’ai lu le scénario très vite et j’ai aussitôt eu envie de le passer à ma femme pour qu’elle le lise à son tour. C’est un sujet qui nous concerne tous, quand on est en couple depuis longtemps. On vieillit, on veut retrouver la première flamme, ce qui nous a plu chez l’autre au tout début de l’histoire. Donc c’est un sujet universel, qu’on soit un homme ou une femme. Sauf qu’en réalité une femme a plus la capacité de se remettre en question autour d’un choc émotionnel qu’un homme, qui aura moins de psychologie dans son approche. Paul n’est pas un personnage intéressant en lui-même. Mais il est au centre du film, il sert à faire pivoter l’histoire et le personnage principal.

JULIETTE
Paul sert de révélateur à Marie, et j’avais très envie de faire cela pour Juliette Binoche, que j’aime beaucoup. Juliette n’a pas la même approche du travail d’acteur que moi. Juliette, jouer c’est son métier, sa passion, tandis que moi c’est la mise en scène qui me nourrit.Alors, comme metteur en scène, j’ai trouvé intéressant d’être dans son domaine à elle, et d’observer comment elle intègre les choses, ce qu’elle veut apporter. J’ai pu regarder le travail d’une actrice sur un plateau, autrement que quand je réalise. Car le réalisateur n’a pas le temps, il est corrompu par le combat permanent qui consiste à faire sa journée, à avoir tous ses plans.

SYLVIE
On le sait quand on la voit, quand on l’écoute en interview ou quand on lit ses livres : Sylvie Testud a une dynamique bien à elle, à la fois énergique et contrôlée, elle sait où elle veut aller. Elle avait un film dans sa tête, depuis longtemps, elle a tout fait pour arriver au bout de sa vision. Il faut ensuite confronter ses volontés de réalisatrice à celles des acteurs, pour obtenir l’alchimie qui fait les films. Sylvie et Juliette ont trouvé leur alchimie. C’était beau d’en être le témoin.

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